Nathalie Bertrand


Catalogue “Autour de Vincent Courdouan“-Musée de Toulon. Décembre 1993

A partir de 1975 Claude Chaigneau travaille sur l’empreinte, celle de son propre corps. S’enveloppant dans des draps blancs maculés d’encre noire, L’artiste laisse sa trace sur le Support. Ce travail d’empreinte Claude Chaigneau le réalise également avec des éléments naturels: herbes, arbres, feuilles..Puis c’est la rupture d’un voyage en Afrique: le déracinement, l’absence d’image, la dépossession d’une culture.Pour l’artiste c’est “une énorme frustration qui permettra cependant un regard intellectuel sur la peinture et posera la question de l'identité et des origines.” Dans les années 80, de nouveau en France, le peintre révèle une autre manière : le retour à la peinture.Mais ce retour n’en est pas vraiment un, puisque Claude Chaigneau avait toujours pratiqué le dessin “en cachette” Cette production clandestine devient J’occasion de recherches nouvelles. La pratique, le métier sont la révélation d’un désir de peindre, d’établir une synthèse entre le dessin et la peinture. Pour l’artiste il ne s’agit. “non pas d’une évolution mais d’un positionnement différent. Le désir à un certain moment de prendre en charge un héritage et pour cela ne se priver d’aucun moyen.” Ainsi, dans ses dernières œuvres, Claude Chaigneau multiplie les procédés et les références. Il reconstitue intellectuellement et techniquement les éléments de connaissance en un tout composé. Dans le diptyque, le peintre associe signes picturaux et naturalisme, lyrisme de la couleur et construction du dessin. Sur un support de papier collé et accumulé il développe une conception symbolique de l’espace. L’œuvre se compose de deux carrés qui, assemblés, dessinent un triangle noir. La forme structure le tableau et répartit autour de lui les différents éléments. Au carré et au triangle, la courbe et les lignes droites apparaissent comme des contrepoints rythmiques. Les signes deviennent iconiques.La forme pyramidale, symbole de la matrice Terre, est également la montagne-monument.Par opposition, le cercle représente le ciel, la voûte céleste des Annonciations du Quattrocento. Les obliques introduisent une perspective récente, celle des fresques de Masaccio à la Chapelle Brancacci. La couleur complète le dessin et participe à la lecture de J’œuvre. Le noir très présent absorbe et réfléchit tour à tour la lumière. Les nuances surgissent en frange et révèlent les dessins découpés. elles diffusent et “cicatrisent” le signe. Le bleu, celui du ciel méditerranéen, illumine et prolonge l’espace d’une trouée baroque. Les éléments naturalistes sont également présents et contrebalancent cette codification de l’histoire de l’art. Brindilles et éléments végétaux posent les bases de l’œuvre. Cette association de la référence picturale et de la nature observée, l’artiste la réalise de manière plus formelle dans « La Vallée des Angoisses », toile qu’il réalise en hommage à Vincent Courdouan. Au-delà de la simple représentation, Claude Chaigneau fait une démonstration de peinture et métamorphose le tumultueux torrent se déversant entre les gorges en allégorie. Roche et végétation se muent en grotte-caveau, la sépulture du Christ comme Holbein le Jeune la représenta dans sa Mise au Tombeau du Retable de la Passion à Bâle. L’excavation naturelle devient alors symbole du sexe féminin. La couleur participe de cette reconnaissance le vert et l’orange s’inscrivent comme une faille. C’est ainsi que Claude Chaigneau représente le monde - une synthèse de l’expérience vécue et d’une lecture de l’histoire de l’art construit par le dessin et senti par la couleur.